La Forme locale
Je travaille le corps dans les systèmes génératifs parce qu'il y est à la fois extraordinairement stable et étonnamment fragile. À force de pousser cette stabilité jusqu'à ses limites, une question apparaît : et si ce que nous appelons un humain n'était pas une forme première, mais la résolution locale d'un processus qui le dépasse sans nécessairement lui être supérieur ?

Un modèle génératif ne contient aucun corps.
Il a appris des relations entre des formes, des textures, des positions, des mots, des fragments d'images. Dans les modèles à diffusion, l'image apparaît progressivement à partir d'un processus de reconstruction. Dans les modèles à diffusion latente, une partie de cette opération se déroule dans une représentation compressée apprise à partir des images. Rien, dans cet espace, ne ressemble à un petit corps complet attendant d'être extrait. La figure apparaît lorsqu'un ensemble de relations finit par se résoudre en une forme suffisamment cohérente pour que nous la reconnaissions.
C'est précisément parce que cette résolution fonctionne si bien que le corps m'intéresse.
Les systèmes génératifs ont absorbé une quantité considérable de représentations humaines. Ils connaissent nos proportions, nos postures, nos visages, nos manières de photographier et de dessiner. Lorsqu'on les laisse revenir vers leurs solutions les plus probables, le corps tend à se refermer. Il retrouve une peau, une anatomie, une identité. Il redevient quelqu'un.
Mon travail commence lorsque cette résolution est contrariée.
J'introduis dans le système des dessins et des études corporelles construits avant lui et hors de lui. Je déplace, reprends, corromps, réintroduis. À mesure que le modèle négocie avec cette grammaire étrangère, quelque chose arrive au corps. Il ne disparaît pas. Il cesse plutôt d'être complètement séparé de ce qui l'entoure.
Une courbe peut encore être l'épaule d'une figure et déjà appartenir à une architecture. Une cavité peut être anatomique sans correspondre à aucun organe. Une matière traverse la peau sans qu'il soit possible de déterminer si elle vient de l'intérieur ou de l'extérieur. Certaines structures semblent soutenir le corps au moment même où elles le défont.
Ce ne sont pas pour moi les organes d'une anatomie secrète.
Cette lecture supposerait qu'il existe derrière l'anatomie visible une seconde anatomie, plus profonde et donc plus vraie. Elle reconduirait exactement la hiérarchie que ces images commencent au contraire à rendre incertaine.
Peut-être faut-il poser le problème autrement.
Nous avons tendance à prendre la stabilité pour une substance.
Parce qu'un visage conserve suffisamment longtemps ses limites, nous disons : voilà une personne. Parce qu'un corps reste reconnaissable malgré ses transformations, nous supposons qu'une unité fondamentale précède ces transformations et les subit.
Mais on peut inverser la proposition.
L'unité n'est peut-être pas ce qui précède le processus. Elle peut être ce que le processus produit lorsqu'il parvient momentanément à tenir.
Cette intuition possède un précédent philosophique précis chez Gilbert Simondon. Pour lui, il faut partir non de l'individu déjà constitué mais de l'individuation, du processus par lequel quelque chose devient individu. L'être individué n'épuise pas le champ préindividuel dont il procède. Il demeure une résolution partielle, porteuse de potentiels qui n'ont pas été consommés par sa formation.
La proximité avec le processus génératif est troublante, mais elle doit rester une analogie.
Un modèle d'image ne démontre rien sur l'ontologie du monde. Il offre seulement une situation où nous pouvons observer très concrètement une forme apparaître sans avoir été préalablement contenue comme objet constitué.
Le modèle ne possède pas un corps.
Il possède les conditions apprises à partir desquelles un corps peut apparaître.
Et si cette distinction importait au-delà du modèle ?
La physique elle-même fournit une prudence utile devant l'idée selon laquelle le niveau le plus élémentaire serait nécessairement le seul véritable.
Dans More Is Different, Philip Anderson insistait déjà en 1972 sur le fait que connaître les lois gouvernant les constituants élémentaires ne suffisait pas à remplacer les concepts nécessaires aux niveaux d'organisation plus complexes. Les nouvelles échelles font apparaître leurs propres régularités et leurs propres formes d'intelligibilité.
Cela ne prouve évidemment aucune métaphysique. Cela suffit cependant à fragiliser l'idée simple selon laquelle expliquer ce qui est dessous reviendrait à rendre irréel ce qui apparaît au-dessus.
Une cellule n'est pas moins réelle parce qu'elle est constituée de molécules.
Un corps n'est pas moins réel parce qu'il dépend de cellules.
Une pensée ne devient pas fictive parce qu'elle dépend d'un corps.
La dépendance n'établit pas à elle seule une hiérarchie de réalité.
Cette distinction devient importante dès que l'on quitte les sciences pour revenir aux vieilles intuitions métaphysiques.
Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.
La formule est devenue presque inséparable de l'idée d'une correspondance entre plusieurs niveaux du réel. Mais nous la lisons souvent dans un seul sens. Le bas ressemblerait au haut parce qu'il en serait l'expression dense, matérielle, imparfaite. Derrière le corps se tiendrait une forme plus subtile. Derrière le monde, un modèle. Derrière la matière, l'esprit.
Le vocabulaire de la verticalité devient alors discrètement un vocabulaire de la valeur.
Plus haut signifie plus subtil.
Puis plus subtil finit par signifier plus vrai.
Mais la correspondance elle-même n'impose pas cette conclusion.
Si ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, alors ce qui est en haut est aussi comme ce qui est en bas.
La formule peut se refermer.
Le subtil pourrait ne pas être l'original dont la matière serait la copie. Le dense et le subtil pourraient être deux configurations différentes d'un principe qui n'est lui-même ni dense ni subtil, ni supérieur ni inférieur.
Ni le haut ni le bas ne seraient premiers.
Ils seraient locaux.
Certaines philosophies indiennes rendent cette hypothèse particulièrement sensible.
Chez Sri Aurobindo, l'évolution de la conscience n'est pas pensée comme l'apparition inexplicable d'un phénomène entièrement absent de la matière. Elle suppose une involution préalable : ce qui apparaît progressivement dans l'évolution était déjà impliqué, sous une autre modalité, dans la Nature. La matière porte ainsi une conscience qui ne se manifeste pas encore comme telle. L'évolution devient le déploiement de ce qui s'était involué.
L'image traditionnelle du Père et de la Mère peut alors être déplacée. La Nature n'est plus simplement une matière inerte fécondée de l'extérieur par une conscience qui lui serait supérieure. Elle porte déjà ce qui pourra apparaître à travers elle.
Mais une difficulté demeure.
Dès que l'on parle d'involution puis d'élévation, de matière puis de conscience, le langage réintroduit facilement une hiérarchie. Nous imaginons une échelle au sommet de laquelle quelque chose serait enfin pleinement réel.
C'est précisément cette échelle que je voudrais laisser ouverte.
Peut-être qu'une organisation plus subtile n'est pas plus réelle.
Peut-être est-elle simplement moins contrainte, plus intégrée, capable d'autres relations.
Et peut-être ce que nous appelons matière n'est-il pas une version appauvrie de cette organisation, mais l'une des manières dont un même principe se configure lorsqu'il rencontre certaines contraintes.
La Nature ne cacherait alors pas le réel.
Elle serait l'une de ses formes.
Notre époque technologique a retrouvé cette vieille structure métaphysique sous une forme qui lui ressemble davantage : l'hypothèse de la simulation.
L'argument formulé par Nick Bostrom en 2003 ne prétend pas démontrer que nous vivons dans une simulation. Il construit un trilemme portant sur la possibilité que des civilisations avancées produisent en grand nombre des simulations d'ancêtres et sur les conséquences probabilistes d'une telle possibilité.
Mais l'imaginaire qui s'en est détaché dit beaucoup de nous.
Si notre univers était simulé, nous supposons immédiatement l'existence quelque part d'une base reality. Un monde extérieur posséderait les machines qui produisent le nôtre. Il deviendrait presque automatiquement le monde véritable, tandis que le nôtre ne serait plus qu'un reflet.
Nous avons retrouvé le haut et le bas.
Le créateur et la création.
L'original et la copie.
Pourtant, là encore, la dépendance causale ne suffit pas à établir une différence ontologique.
David Chalmers défend précisément cette position lorsqu'il soutient que les réalités virtuelles peuvent être de véritables réalités. Si nous vivions dans une simulation suffisamment complète, les objets auxquels nous avons affaire ne deviendraient pas inexistants. Leur mode de constitution serait différent de celui que nous pensions, mais ils resteraient les objets réels du monde dans lequel nous vivons.
La machine qui produit un monde peut lui être extérieure sans être, pour cette seule raison, plus réelle que lui.
Et rien ne garantit que cette machine appartienne elle-même au dernier niveau.
On peut toujours ajouter un étage.
Puis un autre.
À force de remonter vers la réalité de base, une autre possibilité devient visible : peut-être cherchons-nous moins une nécessité logique qu'un endroit où arrêter la régression.
Un sol.
Un original.
Quelque chose qui n'aurait plus besoin d'être expliqué par ce qui le précède.
Mais peut-être le réel n'a-t-il pas de premier étage.
C'est ici que je reviens au corps.
Les systèmes génératifs offrent une version réduite, artificielle et observable de ce problème.
Une figure apparaît à partir d'un ensemble de relations qui ne possèdent pas elles-mêmes de corps. Puis cette figure devient suffisamment cohérente pour être reconnue comme une personne. Je peux ensuite intervenir dans cette résolution, introduire une autre carte, perturber certaines continuités, renforcer certaines tensions.
Quand la résolution devient instable, quelque chose de la construction réapparaît.
Non pas les mécanismes réels du modèle. Les formes visibles dans mes images ne constituent évidemment pas une visualisation scientifique de son fonctionnement interne.
Ce qu'elles rendent accessible est autre chose : l'intuition qu'une unité puisse être produite sans être première.
C'est là que mes travaux récents sur le corps se situent.
Je ne cherche plus seulement à déformer l'anatomie.
Je cherche le moment où l'anatomie cesse de suffire à expliquer la figure.
Un visage reste un visage alors qu'une partie de lui appartient déjà à autre chose. Un corps demeure humain alors que les structures qui le traversent ne respectent plus la séparation entre l'organique et le minéral, l'intérieur et l'extérieur, le vivant et son environnement.
La figure tient encore.
Mais on voit qu'elle tient.
Cette différence est essentielle.
Il serait facile de transformer ces images en illustrations d'une cosmologie : des forces supérieures pénétreraient la matière, une architecture invisible gouvernerait les corps, une réalité plus profonde affleurerait derrière la nôtre.
Je préfère ne pas savoir.
L'image devient moins intéressante dès qu'elle explique ce qu'elle montre.
Les structures que je fais apparaître peuvent être pensées comme des forces, des relations, des mémoires, des organisations, des restes statistiques ou des projections. Aucun de ces mots ne les épuise. Leur fonction n'est pas de révéler ce que le monde serait réellement, mais de suspendre momentanément l'évidence avec laquelle nous décidons où une chose commence et où elle finit.
Le corps est particulièrement adapté à cette expérience parce qu'il est notre frontière la plus immédiate.
Nous disons spontanément : ceci est moi, cela ne l'est pas.
Et pourtant le corps ne tient que par ce qui le traverse. Matière, énergie, langage, héritage, environnement, autres corps, représentations. Retirez suffisamment de ces relations et l'individu que nous pensions premier devient impossible à isoler.
Cela ne signifie pas que l'individu est une illusion.
Cela signifie peut-être qu'il est local.
La question n'est donc plus de savoir ce qui se cache derrière l'humain.
Cette formulation suppose encore qu'il existe une façade et un arrière-monde.
La question devient :
quelles relations doivent momentanément tenir ensemble pour qu'un humain apparaisse ?
Le système génératif me permet de poser cette question à une représentation. Je lui présente une carte corporelle, il tente de la résoudre avec la sienne, et je travaille dans l'intervalle où aucune des deux ne gagne entièrement.
Ce qui revient n'est ni le dessin initial ni la représentation statistique habituelle du modèle.
Un corps apparaît entre les deux.
Une forme locale.
Je ne sais pas si le réel fonctionne ainsi.
Le modèle ne le prouve pas.
La philosophie ne le prouve pas davantage.
Les traditions métaphysiques ont proposé leurs propres réponses et les sciences décrivent d'autres niveaux, avec d'autres critères et d'autres méthodes. Leur voisinage n'autorise pas à les confondre.
Mais l'image permet de maintenir une hypothèse ouverte :
ce qui dépasse une forme n'est peut-être pas au-dessus d'elle. Il peut aussi être ce dont elle est faite.
Alors la vieille verticalité se replie sur elle-même.
Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas.
Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut.
Non parce que l'un copie l'autre, mais parce qu'ils pourraient être deux résolutions d'un même réel, sous des contraintes différentes.
Et l'humain, dans cette hypothèse, ne serait ni une copie dégradée d'une forme supérieure, ni une exception isolée au milieu de la matière.
Il serait l'une des manières locales dont le réel tient.
Références
- Gilbert Simondon, L'Individuation à la lumière des notions de forme et d'information. L'individu comme résultat d'un processus d'individuation plutôt que comme point de départ ontologique, et la notion de préindividuel.
- Sri Aurobindo, The Life Divine. Involution et évolution de la conscience dans la matière.
- Philip W. Anderson, « More Is Different », Science, vol. 177, 1972, p. 393-396. Émergence de niveaux d'organisation exigeant leurs propres concepts descriptifs.
- Nick Bostrom, « Are You Living in a Computer Simulation? », The Philosophical Quarterly, vol. 53, 2003, p. 243-255. Argument de la simulation et trilemme.
- David J. Chalmers, Reality+: Virtual Worlds and the Problems of Philosophy, 2022. Défense d'un réalisme virtuel selon lequel une réalité simulée peut néanmoins constituer une réalité authentique.
- Jonathan Ho, Ajay Jain, Pieter Abbeel, « Denoising Diffusion Probabilistic Models », NeurIPS, 2020 ; Robin Rombach et al., « High-Resolution Image Synthesis with Latent Diffusion Models », CVPR, 2022. Références techniques sur les modèles de diffusion et la génération dans l'espace latent.